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Le politiquement correct : diplomatie ou censure ?

Un triste jour de 1921, une starlette hollywoodienne mourut au cours d'une soirée organisée par une vedette du cinéma muet aujourd'hui oubliée : Roscoe Conkling Arbuckle, surnommé Fatty, en raison, on s'en doute, de ses rotondités (le politiquement correct dirait qu'il souffrait d'un surcroît pondéral ou qu'il était une personne en surpoids).

Si je raconte cette histoire, c'est qu'elle eut une étrange conséquence. L'industrie cinématographique naissante fut accusée de tous les péchés d'Israël et, pour être sûre de pouvoir continuer à produire des films sans entrave, décida d'embaucher une certain Hays à qui elle demanda de rédiger un " code " aux termes duquel il déciderait de ce que l'on pouvait ou non montrer au cinéma. L'industrie cinématographique respecta ledit " code " scrupuleusement (de 1930 à 1966) et l'on ne put plus voir deux époux dormir dans un même lit. Passons…

Mais personne ne comprit pourquoi il était aussi interdit de montrer le nombril des vedettes féminines ! On le cachait cependant et, la plupart du temps, très astucieusement, même si tout le reste était dénudé !

Il fallut attendre que Madame Hays souhaite divorcer d'avec son époux, lui reprochant sa cruauté mentale (c'était toujours comme cela que procédaient les épouses américaines à l'époque). On lui demanda en quoi consistait cette " cruauté mentale " et Madame Hays de répondre, texto : " Mon mari a toujours confondu le nombril avec le mont de Vénus " !

On découvrait enfin le poteau rose, comme disent certains Bruxellois ! Pour Hays, le siège de la procréation, le sexe de la femme, pour tout dire, c'était le nombril ! Vous imaginez bien qu'on n'allait pas le montrer aux foules salaces ! Il convenait de dissimuler ce " sexe " par un minimum de pudeur !

On pourrait résumer cette histoire tragi-comique en une seule phrase : " La pornographie, c'est l'érotisme des autres " (Alain Robbe-Grillet).

Cette histoire va aussi nous aider à tenter de comprendre si le politiquement correct relève de la censure, de la diplomatie ou d'autre chose.

Le politiquement correct relève-t-il de la censure ?

Si le politiquement correct relève de la censure, c'est exactement à l'instar de l'industrie américaine qui n'attendit pas de se voir censurée mais préféra se censurer elle-même, autrement dit s'autocensurer.

C'est là sans doute qu'il faut chercher la raison des formulations négatives qui abondent dans le politiquement correct. " Non voyant " dispense de dire aveugle, tout comme " mise en non-activité " exempte d'employer le mot chômage. De même, on oublie la formulation brutale " banlieue pourrie " en parlant de zones de non-droit ! L'aveugle ne voit pas mieux pour autant, le chômeur reste aussi dénué de travail qu'auparavant et le " p'tit gars des banlieues " a toujours aussi peu de chances de s'en sortir mais celui qui a employé les termes politiquement corrects a bonne conscience.

Et, comme on n'arrête pas le progrès (?), j'ai découvert de nombreux exemples nouveaux depuis la parution de mon petit essai sur le politiquement correct (Parlez-vous le politiquement correct ? Bruxelles, Racine, 2006) à telle enseigne que je pourrais presque doubler le lexique qui figure dans la première édition. Au nombre de ces " perles ", citons, toujours en emploi négatif, la " personne non vivante ", expression euphémisante utilisée depuis 1988 en Angleterre à la place de l'horrible cadavre. Autre exemple : le " couple non traditionnel " remplacerait avantageusement (?) le couple homosexuel. Continuons cette cascade de nouveautés ridicules par le sublime " personne avec un métabolisme divergent " que l'on emploiera avec élégance (?) en lieu et place du banal et répugnant mot " mort " en tant que substantif masculin et terminons avec la " relation non monogamique " qui a quand même plus d'allure que la vulgaire partouze !

Tout proche de cette formulation négative, le " préfixe " mal- relève, lui aussi, de l'autocensure. Dans mon essai, je citais les malvoyants et les malentendants. Je puis ajouter les élèves imbéciles qui le sont certainement beaucoup moins depuis qu'on peut les appeler des mal-comprenant(s) voire cérébralement différents ou encore présentant un déficit intellectuel.

Autocensure, c'est certain mais pratiquée par qui ? Pas par le bon peuple ! Je ne vois que deux catégories qui usent et abusent du politiquement correct : les politiciens, bien entendu et plus encore les journalistes, qu'ils appartiennent à la presse écrite, radiophonique ou télévisuelle.

Une des raisons, assez inattendue, tient à la nécessité, pour ces journalistes, de varier leur discours et donc d'employer des synonymes ! Pourquoi, sinon, parler de l'" Hexagone " au lieu de la France, de la " Ville rose " en lieu et place de Toulouse ou de " précipitations " au lieu de pluies ?

Le politiquement correct relève-t-il de la diplomatie ?

L'autre raison de cet abus du politiquement correct pourrait aussi relever de la " diplomatie ". Encore convient-il de s'entendre sur le terme. Il n'est pas ici question des relations que les États entretiennent entre eux, sens commun du mot diplomatie Il s'agit surtout des relations que les êtres humains entretiennent entre eux et dans un sens particulier du mot " diplomatie " employé comme synonyme de " tact ".

Le politique soucieux de se faire réélire, évitera comme la peste de parler de chômeur, mot qui fait peur ou qui fâche. Ce politicien qui se veut fin politique dira donc, comme je le citais dans mon essai, et Dieu sait s'il a l'embarras du choix : demandeur d'emploi, sans-emploi, personne en cessation d'activité, personne en cessation de travail, personne mise en disponibilité, personne mise en non-activité (dans l'administration) et il pourra même utiliser trois expressions qui ne figurent pas dans mon livre : personne en quête d'emploi, offreur de service, chercheur d'emploi.

Même surabondance de termes pour dissimuler le mot " chômage ".

Autre terme qui fait peur, le mot mort : on pourra faire disparaître (c'est le cas de le dire) la mort sous les mots disparition ou perte et le mort sous disparu ou défunt. Mais comme la mort fait peur en toutes circonstances, elle deviendra dégâts ou dommages collatéraux en temps de guerre et on frisera le ridicule en appelant un enfant mort-né un " enfant né sans vie ".

Il s'agirait donc de considérer que le politiquement correct relève de la diplomatie en tant que tact : on tente d'éviter de blesser les minorités, quelles qu'elles soient : les nègres deviennent des noirs, des personnes de race noire, des mélano-africains, des négro-africains, des blacks, des personnes de couleur voire même, dernier en date, des personnes à forte mélanine.

Les homosexuels ont disparu eux aussi, noyés sous un flot de synonymes comme gay (francisé en gai depuis 1997), homo, inverti, homophile, personne à sexualité alternative et, plus récemment, queer.

Il n'y a plus de prostituées puisqu'il existe, en dehors de l'ancienne péripatéticienne, des travailleuses du sexe ou travailleuses sexuelles (tout récent) et même des conseillères en sexualité ou des femmes de réconfort.

" Ah ! qu'en termes galants ces choses-là sont mises ", comme disait Molière.

Le politiquement correct relève-t-il du ridicule ?

Après ce bref examen du politiquement correct traditionnel et " de pointe ", je me demande si cette mode (qui se démodera peut-être) ne relève pas tout bonnement du ridicule.

Je n'en veux pour preuve que le charabia de plus en plus alambiqué dans lequel verse le politiquement correct. Ne dites plus analphabète, dites " personne présentant un déficit de lecture ". N'employez plus l'horrible mot aveugle ! Dites élégamment " personne confrontée à un défi oculaire ". Ayez le courage de vos opinions, que diable ! Au lieu du très laid cambriolage, évoquez une " délinquance de proximité " et tout un chacun vous comprendra.

And the winner is…

Et c'est la Belgique qui vient en tête des nations championnes du politiquement correct… ridicule. Tout le monde sait que notre Musée d'Art ancien peut s'enorgueillir d'une étude de Rubens intitulée " Têtes de nègres ", œuvre à ce point célèbre qu'elle orna autrefois nos billets de banque, en 1964, avant l'apparition uniformisante de l'euro.

Eh bien, vous ne pouvez plus les appeler ainsi ! C'est faire offense. Parlez donc de cette œuvre comme il convient et appelez-la " Quatre études d'une tête de Maure " où je m'étonne que l'on ait conservé le mot " maure " qui évoque un peu trop la " personne avec un métabolisme divergent ".

Au-delà de ce ridicule, n'y aurait-il pas une certaine peur ? Peur d'assister à un soulèvement des chômeurs, peur de ces " petits, ces obscurs, ces sans grade " que l'on affuble du ridicule O.S., ouvriers spécialisés, précisément parce qu'ils ne le sont pas ? Peur de ces " techniciennes de surface " qui ne dissimulent pas des balayeuses ou de ces " ingénieurs sanitaires " derrière lesquels on voudrait cacher des éboueurs ?

Le politiquement correct tout comme la censure n'ont jamais résolu aucun problème. Ils se contentent (maladroitement) d'essayer de les masquer. Cela s'apparente à une technique : celle de l'autruche.

Georges Lebouc

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