Logo lesoir.be

Lichette, tirette, jouette, wasserette ... et là-dessus, une bonne gueuze Deux dictionnaires du français de Belgique s'aventurent en marge des standards linguistiques

HAUBRUGE, PASCALE

Mercredi 27 mai 1998

Lichette, tirette, jouette, wasserette ... et là-dessus, une bonne gueuze Deux dictionnaires du français de Belgique s'aventurent en marge des standards linguistiques

C'était un jour dedrache. Impossible de faire du cuistax. Les enfants jouettes rêvaient de cumulets sur la plage. Les pères se consolaient en lisant la gazette, une gueuze à la main, dans le caberdouche du coin. Les mères en profitaient pour aller se faire des crolles ou manger en cachette des pralines par dizaines.

Vous avez dit belgicismes? Mettant à mal le mythe du français standard, deux dictionnaires vont aujourd'hui à la pêche au français de chez nous. Ces ouvrages ne sont pas le fruit d'une chasse aux erreurs. Pas question en effet de sanctionner sévèrement des usages contraires. L'idée maîtresse n'est pas de corriger sans délai des fautes «im-par-don-nables».

Le temps est aux constats, aux traitements de corpus, aux analyses d'influences. Il s'agit plutôt de s'aventurer avec curiosité dans les marges négligées par les dictionnaires français «de référence».

Fruit d'un travail notable, le «Dictionnaire du français de Belgique» de Christian Delcourt se termine momentanément à la lettre «f». Il offre la particularité de s'enrichir d'exemples authentiques, en majorité puisés dans le corpus informatisé BELTEXT de l'université de Liège.

Mis en chantier par l'auteur au début des années 1990, cette base électronique de vocables couvre aujourd'hui toute la littérature belge de langue française - de 1830 aux finalistes du dernier prix Rossel. Notre journal fut aussi une mine à exemples pour Christian Delcourt.

Membre du Conseil international de la langue française, ce dernier aborde les belgicismes sous trois angles spécifiques. Il replace tout d'abord certains d'entre eux dans une perspective historique - dite «diachronique» en jargon de linguistes.

Les belgicismes d'aujourd'hui sont en effet parfois des vocables admis jadis par le français «standard». Il en va ainsi du déjeuner pris le matin, ou des cloches qu'on se fait aux pieds à force de marcher.

Attentif à toutes les variantes du français, le linguiste note aussi les parallélismes sensibles entre nos belgicismes et le vocabulaire de gens de francophonie ou les régionalismes de France. C'est qu'il y a aussi des aubettes au Congo; et des gens amitieux dans les Ardennes françaises.

En troisième lieu, Delcourt prend soin de replacer les termes de son dictionnaire dans le contexte belge. En néerlandais de Belgique aussi, on fait de son nez (van zijn neus maken) , ce que ne cautionne pas le néerlandais standard.

L'ouvrage offre aussi des plaisirs inédits. On y trouve des vocables du «belge» d'aujourd'hui. Car la machine à fabriquer des belgicismes n'est pas si grippée qu'on croit! Un travail qui a le mérite de reposer sur l'usage.

«Le belge dans tous ses états», de Georges Lebouc, se parcourt le sourire aux lèvres. La science linguistique s'y fait plus amusée que dans l'ouvrage précédent. Ce «Dictionnaire de belgicismes, grammaire et prononciation» gagne en lisibilité ce qu'il ne perd pas en qualité.

Agrégé de l'université de Bruxelles, l'auteur met son savoir en phrases claires et enjouées. Dans son introduction, il explore les mondes des belgicismes par tranches. Ceux qui parlent d'enseignement suivent ceux qui disent l'enfance. Puis viennent les vocables dont on use à table. Armée, amour, météo, métro-boulot-dodo... Aucun recoin à belgicismes n'échappe à Georges Lebouc.

On apprécie le ton accessible de cet auteur. Sans se moquer jamais, il semble se réjouir des variations de mise dans le français de Belgique. Il glisse notamment des intermèdes en clin d'oeil dans le fil de son exposé. Quant à la partie proprement alphabétique du lexique, elle a le mérite de courir joliment de «a» à «z» d'un coup.

En bout de parcours, les parties concernant la prononciation, mais aussi la syntaxe et la morphologie, complètent utilement ce petit dictionnaire à mettre entre toutes les mains.

PASCALE HAUBRUGE

Christian Delcourt, «Dictionnaire du français de Belgique A-F», Le Cri, 246 pp., 800 F.

Georges Lebouc, «Le belge dans tous ses états», Édition Bonneton, 160 pp., 389 F.


* Toute reproduction et/ou rediffusion de contenu par quelque moyen que ce soit doit faire l'objet d'une autorisation spécifique auprès de Copiepresse au 02/558.97.80 ou via info@copiepresse.be. Sont toutefois autorisés la reproduction et l'agrégation des contenus de Flux RSS ou Widget, limitées à un usage privé, individuel et non commercial, ou un lien vers la page d'accueil. Plus d'infos : www.copiepresse.be »