Georges Lebouc

  

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La « surcharge pondérale » remplace aujourd’hui la corpulence et un éboueur est un « ingénieur sanitaire » !

Cela s’appelle le langage « politiquement correct », une façon d’éviter les expressions qui pourraient être comprises comme des façons d’exclure ou de dénigrer des groupes ou des minorités traditionnellement considérées comme désavantagées. On peut saluer cette forme de traduction du langage, puisqu’elle a été inventée pour éviter les discriminations raciales, sexuelles, sociales, politiques ou vis-à-vis des infirmes.

Le « politiquement correct » couvre tous les domaines. Même la météo a ses « précipitations » à la place des pluies !

Ne croyez pas que ce n’est qu’une mode, même si sa généralisation en fait un phénomène de société, car on peut remonter à la Préciosité (parfois ridicule !). À l’époque de Molière on disait « conseiller des grâces » pour miroir et le cerveau se nommait le « sublime ».

Il ne fait aucun doute que nous sommes, aujourd'hui, submergés par le politiquement correct. Il n’en fut pas toujours de même. La seule époque de la langue française que je trouve comparable à la nôtre est la Préciosité dont on sait qu’elle mourut par ses excès mêmes et sous les coups de butoirs de Molière. Quoi de plus ridicule, en effet, que de qualifier les fauteuils de « commodités de la conversation » ou de traiter le cerveau de « sublime » ? Ridicule parce que le mot « fauteuil » n’a rien de vulgaire et que le mot « cerveau » dans bien des cas, n’a rien de sublime ! La Préciosité passait d’ailleurs parfois à côté de cette élégance « langagière » qu’elle semblait chercher à tout prix. Appeler les porteurs de chaises des « mulets baptisés » n’est pas particulièrement aimable pour ces pauvres hères. Nous verrons que le politiquement correct passe parfois, lui aussi, à côté de ses intentions. Après la mort de la Préciosité, le langage se remit à parler « raisonnablement ». On recommença à appeler les choses par leur nom et l’on n’y vit rien à redire.


Renaissance d’une certaine préciosité

Aussi étrange que cela puisse paraître, la réapparition d’un langage qui dissimule ses véritables intentions date des débuts de la deuxième guerre mondiale. Dans sa Suite française, Irène Nemirovsky évoque un personnage dont elle dit « Corte […] n’avait pas son pareil pour trouver les formules décentes qui servaient à parer les réalités désagréables. Ex : l’armée française n’a pas reculé, elle s’est repliée ! » (Paris, Denoël, 2004, page 400). Cette formulation est toute proche du « repli stratégique » des nazis une fois qu’ils commencèrent à essuyer des revers. Ils s’y entendaient bien, d’ailleurs, les nazis, pour dissimuler leurs intentions sinon pourquoi auraient-ils parlé de « solution finale » et non de « génocide » ? Mais ces détournements demeurèrent épisodiques jusqu’aux années 1970 où, soudain, des « minorités » commencèrent à exiger qu’on les traite avec respect. J’écris minorités entre guillemets alors que ces « minorités » représentent des millions d’êtres humains puisqu’il s’agit surtout des noirs et des homosexuels. Qu’on ne se méprenne pas : je ne les traite pas de « minoritaires » ! Je veux dire que ces « groupes » ont été traités comme tels, qu’ils ont été minorés et entendirent que l’on change d’attitude à leur égard. On tenta de les satisfaire et on alla de plus en plus loin.

Ceci nous vaut une cascade de mots pour éviter le mot « nègre » : noirs, personnes de race noire, mélano-africains, négro-africains, blacks, personnes de couleur voire même, dernier en date, personnes à forte mélanine. Notons que, dans le même temps, Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire et Léon Gontran Damas, tous trois noirs, valorisaient la négritude définie, par Césaire comme « la simple reconnaissance du fait d’être noir, et l’acceptation de ce fait, de notre destin de Noir, de notre histoire et de notre culture » tandis que Senghor définissait cette négritude comme « l’ensemble des valeurs culturelles du monde noir, telles qu’elles s’expriment dans la vie, les institutions et les œuvres des Noirs. » Il faudrait s’entendre pour éviter des ridicules comme celui où la Belgique vient de sombrer lors de l’exposition Rubens tenue au Musée d’Art ancien de Bruxelles : le tableau plusieurs fois centenaire intitulé « têtes de nègres » devint soudain, « Quatre études d'une tête de Maure » ! Sans commentaire… On marcha aussi sur des œufs avec les homosexuels. Plus question de les traiter de « sodomites », voire pire. Il faut à présent dire gays (francisés en gais depuis 1997), homos, invertis, homophiles, personnes à sexualité alternative et, plus récemment, queers. Mais parfois le politiquement correct dérape. À force d’éviter d’appeler un chat un chat et une prostituée une prostituée, on en arrive au contraire de ce que l’on cherche à éviter car enfin, lorsqu’on dit « travailleuse du sexe », ne voit-on pas le mot « sexe » qui était bien caché dans prostituée ? C’est mettre, si j’ose écrire, le doigt dessus ! C’est en tout cas attirer l’attention sur ce que l’on voulait à tout prix dissimuler.


Casser le politiquement correct pour se faire entendre

Et, dès lors, certains ont compris que le politiquement correct avait atteint ses limites et qu’il suffirait sans doute d’adopter l’attitude diamétralement opposée pour redonner soudain une valeur au discours politique. Vous aurez deviné que je songe à Nicolas Sarkozy et à ses deux dérapages… contrôlés !

Il se présente dans une « municipalité difficile » (politiquement correct pour banlieue pourrie) où il entend une habitante employer le mot « racaille » qu’il reprend à son compte. Une autre fois, scénario presque identique, il emploie le mot « Kärcher » qu’il faudrait utiliser pour nettoyer la « racaille » de cet endroit. Imaginons qu’en politicien banal il eût évoqué le « malaise de la grande couronne parisienne qui nécessiterait des mesures sociales appropriées afin de diminuer la délinquance de certains… » Croyez-vous que les journaux auraient repris ces termes ? Pensez-vous que cette logorrhée aurait intéressé quiconque ? Imaginez-vous que cette langue de bois aurait fait jaser dans les chaumières ? Bien sûr que non ! Le public, blasé d’entendre des expressions toutes faites qui ne masquent même plus les réalités, aurait vite fait de zapper. Mais qu’un politique emploie « racaille » ou « Kärcher » et cela déclenche un déluge d’articles, de commentaires, d’interpellations, de discussions au Café du Commerce.

Croître et embellir ?

Il me semble que la « parole », au sens de parole influente se trouve aujourd'hui entre trois « dépositaires » : la presse, le monde politique et… la chanson. Cette dernière joue un rôle très éloigné du politiquement correct mais la presse et la politique sont omniprésentes. Depuis que j’ai écrit un petit essai intitulé Parlez-vous le politiquement correct ? qui comporte un lexique d’environ 300 mots, plus de cent nouveaux termes politiquement corrects sont entrés dans la langue française, la plupart traduisant des termes anglo-saxons. Depuis lors, on me pose régulièrement la question de savoir si cette mode va se démoder, pour reprendre la célèbre boutade que l’on attribue tantôt à Coco Chanel, tantôt à Cocteau. Si l’on en juge par la progression constante de cette mode, on ne peut affirmer qu’elle est en perte de vitesse. J’y vois deux raisons.

On n’a pas assez songé au fait que la presse, active 24 heures sur 24, redoute les répétitions et se trouve à la recherche permanente de synonymes. Sinon, pourquoi parler d’Hexagone au lieu de France, de cité phocéenne en lieu et place de Marseille ? Le politiquement correct fournit à bas prix une surabondance de synonymes : « solidarité » au lieu de charité, « sans-abri, S. D. F., sans domicile fixe, citoyen en rupture sociale, itinérant, marginal » plutôt que clochard,… Même réaction, sans doute, de la part d’un grand nombre de politiciens qui préfèrent employer « demandeur d’emploi, sans-emploi, personne en cessation d'activité, personne en cessation de travail, personne mise en disponibilité, personne mise en non-activité (dans l’administration), personne en quête d’emploi, offreur de service, chercheur d'emploi » (soit la bagatelle de neuf termes) plutôt que d’employer une seule fois le mot chômeur ! Sans compter que ces mots lénifiants semblent évacuer le problème !

C’est sans doute la raison pour laquelle le mot « mort » disparaît de plus en plus des discours ! S’il s’agit de la mort, on la remplace avantageusement par « disparition, perte, et, tout récemment, par processus biologique terminal ». Le mort lui-même devient « un disparu, une défunt et, depuis peu, une personne avec un métabolisme divergent quand ce n’est pas une personne non-vivante » (on n’est pas très éloigné du zombie !). D’ailleurs, on ne meurt plus, on disparaît, on s’éteint, on expire, on part (pour le grand voyage), on s’en va ou on rend l’âme. Et si ce malheur survient pendant une guerre, c’est que l’on a subi des dommages collatéraux. Dernier en date, l’enfant ne sera plus jamais mort-né, il sera officiellement « né sans vie ».

Si je termine par cette cascade de mots censés remplacer la mort, c’est, on s’en doute, parce que je crois que, derrière les outrances du politiquement correct se dissimule une peur des réalités. Les remplacer par des expressions plus ou moins absconses résout-il le problème ? Poser la question, c’est y répondre.

Éditions Racine
ISBN 978-2-87386-518-4
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